Quand l’extrême droite devient végane
Réflexion sur les dérives identitaires du mouvement animaliste et les pâtes qui ramolliraient les peuples.
J’ai souvent dit que le spécisme repose sur des mécanismes semblables à ceux du sexisme, du racisme ou du capacitisme, et que leur remise en question procède d’un même refus des rapports de domination. J’ai d’ailleurs écrit ici même qu’on peut sans doute se dire progressiste et manger de la viande, comme on peut se dire antiraciste tout en trouvant que les frontières, parfois, c’est bien utile. J’étais assez fière de la formule.
Ma super analogie n’a probablement pas convaincu grand monde de remettre en question ses rapports aux autres animaux. L’histoire, en revanche, me donne plutôt raison. Dès la fin du XVIIIe siècle, des radicaux britanniques relient le refus de manger les animaux à une critique plus large de la violence, de la domination et de l’ordre social. Au XIXe siècle, cette sensibilité s’enracine dans des milieux socialistes, féministes, pacifistes et libertaires, qui voient dans l’alimentation une manière très concrète de faire vivre, au quotidien, des idéaux de compassion et d’égalité. Déjà, la cause animale n’est pas pensée à part, mais comme une dimension d’un projet plus vaste de transformation morale et politique. L’association entre alimentation végétale et gauche s’inscrit dans une longue histoire, où le refus de tuer les animaux est intimement lié à une aspiration plus large à l’égalité et à la solidarité.
Pourtant, comme le rappelle le philosophe Will Kymlicka, les animalistes restent souvent les orphelins de la gauche. Une bonne partie de celle-ci s’est historiquement construite sur une opposition entre l’humain et l’animal. Pour combattre la déshumanisation, elle a souvent préféré sacraliser cette frontière plutôt que la questionner. L’image d’Andrea Dworkin derrière une affiche « We are not animals » en donne une illustration frappante : pour résister à l’oppression, il fallait encore affirmer sa pleine humanité contre l’animalité1. L’antispécisme dérange ainsi à un niveau plus profond qu’on ne le reconnaît souvent : il ne demande pas seulement d’élargir le cercle moral, mais de réexaminer un vieux réflexe humaniste qui a longtemps servi de socle aux luttes émancipatrices.
Le tofu n’adoucit pas toujours les mœurs
Et pourtant, dans mon entourage, cette proximité entre animalisme et gauche va presque de soi : la sensibilité à la cause animale s’accompagne du féminisme, d’une attention aux injustices coloniales et raciales, et d’un abonnement à Bixi. À force, j’avais presque fini par prendre cette affinité pour une évidence, comme si le tofu adoucissait les mœurs. Puis la mort de Brigitte Bardot est venue rappeler la faille dans le tableau.
Un timide statut Facebook2 qui visait à rappeler à mes ami·e·s québécois·e·s les prises de position politiques de l’actrice m’a valu près de 300 commentaires, dont plusieurs qui la défendaient. J’y ai vu au passage la confirmation que je fais bien de ne pas traîner trop souvent sur Facebook. Mais surtout, je ne savais trop quoi faire de tout ça.
J’avais peut-être pris mon milieu pour le monde. À force de voir la cause animale cheminer, autour de moi, avec le féminisme et les autres luttes contre la domination, j’avais fini par croire que cette affinité allait de soi. Les réactions à la mort de Brigitte Bardot ont fissuré cette évidence. Elles posaient en même temps une question troublante : que faire du fait que l’amour des bêtes peut aussi s’inscrire dans des imaginaires ultra-conservateurs, nationalistes ou réactionnaires?
J’ai voulu comprendre comment se conjuguait l’animalisme et le véganisme à droite, et particulièrement du côté de l’extrême droite. Deux publications ont nourri ma réflexion. La première, Blood, Soil, and Tofu: Diagonalism and the Rhetorical Constitution of Far-Right Veganism de S. Marek Muller, un article paru au printemps 2025, qui décortique le développement d’un véganisme d’extrême droite. La seconde est une série d’épisodes du brillant podcast Comme un poisson dans l’eau, dans lesquels Victor Duran-Le Peuch revient justement sur le cas Bardot.
Étranges convergences
Le mouvement pour les droits des animaux n’est pas à l’abri d’une récupération réactionnaire. Lui aussi peut être détourné au service de politiques de pureté, de fantasmes identitaires et de visions hiérarchiques du monde. Le véganisme d’extrême droite est un courant encore très minoritaire, mais bien réel, visible à la rencontre du nationalisme blanc, du conspirationnisme, des cultures de bien-être et des principes de défense des animaux.
Il faut le rappeler, le mouvement végane n’est pas homogène. On peut devenir végane pour les animaux, bien sûr, mais aussi pour l’environnement, pour la santé, par le dégoût, pour la spiritualité, par désir de contrôle, de pureté ou un mélange de tout ça. À partir du moment où le véganisme est une étiquette qui circule comme pratique de consommation, il devient disponible à des usages très différents.
C’est là qu’intervient la notion de diagonalisme, au cœur de l’article de Muller. Le terme désigne des configurations politiques où les repères habituels entre gauche et droite se brouillent, et où des récits conspirationnistes favorisent des rapprochements inattendus. Des milieux d’extrême droite peuvent alors entrer en résonance avec des cultures grano, des univers du bien-être, ou diverses sensibilités anti-vaccins, anti-élites et anti-institutions. Tous ne défendent pas le même programme, mais partagent souvent une même défiance : la conviction d’être manipulés et de devoir se protéger d’un monde perçu comme corrompu.
Le convoi de la liberté au Canada en a offert la parfaite illustration. Nous sommes au cœur de l’hiver 2022, après bientôt deux ans de pandémie. Pendant des semaines, la capitale, Ottawa, devient le théâtre d’une étrange insurrection de stationnement : gros camions garés au centre-ville, klaxons incessants, pancartes “FUCK TRUDEAU” dans l’air glacé. Parti d’une contestation de l’obligation vaccinale à la frontière, le mouvement déborde vite de ce cadre pour devenir une révolte plus générale contre toute forme d’autorité, appuyé et relayé par des figures conservatrices hyper influentes comme Jordan Peterson et Elon Musk.
Autour des camionneurs gravitent alors d’anciens militaires, des entrepreneurs, des leaders religieux, des figures du bien-être et même Angela Liddon, l’autrice d’Oh She Glows, l’un des livres de cuisine végane les plus vendus au pays. Sur Instagram, elle s’interroge alors : « De quoi notre avenir aura-t-il l’air si le gouvernement poursuit dans la voie des confinements, de la ségrégation, des divisions et des reproches, des obligations vaccinales et de la censure ? [ma traduction] » Son appui n’en fait évidemment pas une figure d’extrême droite, mais il montre à quel point ces mobilisations peuvent faire tenir ensemble des univers qui, vus de loin, paraissent incompatibles.
Le “naturel” qui déraille
C’est justement pendant la pandémie qu’a commencé à circuler le terme “wooganism”, formé à partir de vegan et de woo — le woo-woo (qu’on peut traduire par ésotérique) des croyances holistiques, mystiques ou pseudoscientifiques, identifié par Muller comme première forme de rhétorique pour le véganisme d’extrême droite. Dans ce registre, le véganisme cesse d’être une affaire de justice envers les animaux pour devenir une vaste entreprise de purification : on nettoie son corps, on cherche à échapper aux poisons de l’alimentation industrielle, à se défendre contre Big Pharma, à retrouver un mode de vie plus naturel, plus authentique, plus “propre”.
Le véganisme cesse d’être une affaire de justice envers les animaux pour devenir une vaste entreprise de purification : on nettoie son corps, on cherche à échapper aux poisons de l’alimentation industrielle, à se défendre contre Big Pharma, à retrouver un mode de vie plus naturel, plus authentique, plus “propre”.
L’auteur allemand de livres de cuisine végane et figure du fitness Atilla Hildmann en est l’exemple parfait. Né à Berlin-Ouest en 1981, il raconte que tout bascule en 2000, lorsqu’il voit son père adoptif mourir d’une crise cardiaque pendant des vacances de ski. Il attribue cette mort à une alimentation trop riche en viande, change de régime, se met au sport, perd beaucoup de poids, puis construit autour de cette conversion une marque personnelle fondée sur la vitalité, la maîtrise de soi et la cuisine végétale. Vegan for Fun, paru en 2011, est sacré livre de cuisine de l’année en 2012 par l’association végétarienne allemande, et Hildmann devient rapidement une figure médiatique très en vue et publie plusieurs autres ouvrages, des smoothies à la cuisine italienne.
Sa lecture du véganisme a tout pour séduire: énergique, sexy, performante. Puis la pandémie agit comme un révélateur. La méfiance envers l’industrie alimentaire s’élargit aux vaccins, aux laboratoires, aux institutions et aux médias. Le discours du “naturel” se durcit, la santé devient hantise de la contamination, la détox glisse vers le complot. Hildmann se met à diffuser des thèses conspirationnistes sur la Covid, à attaquer Bill Gates et Angela Merkel, puis à tenir des propos antisémites et d’extrême droite de plus en plus explicites. Depuis 2021, il est visé par un mandat d’arrêt européen lancé par les autorités allemandes et a fui en Turquie, où il se trouverait toujours.
Le cas Hildmann est extrême, bien sûr. Mais les ressorts qui l’ont porté le sont beaucoup moins : refus de l’expertise, culte du « faire ses propres recherches », certitude d’avoir enfin compris ce que les autres refusent obstinément de voir. On retrouve ces réflexes dans bien des espaces où le véganisme cesse d’être une pratique pour devenir un signe d’éveil, presque une preuve qu’on n’appartient plus au troupeau. C’est là que la notion de conspiritualité permet d’éclairer ce qui se joue : cette zone de rencontre entre récits complotistes et culture de la transformation de soi, où la dénonciation d’un monde manipulé va de pair avec la promesse d’un éveil. À partir de là, le terrain devient fertile aux dérives ultra-conservatrices : le refus des produits animaux se mélange à l’obsession de la pureté, à la défiance envers les institutions et au fantasme d’un accès privilégié à la vérité.
La notion de conspiritualité permet d’éclairer ce qui se joue : cette zone de rencontre entre récits complotistes et culture de la transformation de soi, où la dénonciation d’un monde manipulé va de pair avec la promesse d’un éveil.
Hiérarchiser au nom des animaux
Puisque ce sont des arguments santé plus ou moins fondés scientifiquement qui ont amené les “wooganes” à modifier leur alimentation, on peut supposer qu’ils avaient déjà posé les pieds sur un terrain glissant. Mais la compassion animale peut aussi devenir un instrument pour animaliser, racialiser, hiérarchiser.
S. Marek Muller parle d’antispécisme stratégique quand la protection animale sert de prétexte pour catégoriser certains humains comme plus cruels, plus barbares, plus «animaux » que d’autres. C’est sa seconde forme de discours végane d’extrême droite qu’iel a identifié. La série de balados de Victor Duran-Le Peuch sur Brigitte Bardot permet de voir très concrètement comment ce mécanisme fonctionne. Duran- Le Peuch montre que, dès que la cause animale cesse d’être pensée comme une lutte contre un système pour devenir la défense de victimes innocentes contre des coupables, la posture de sauveur s’installe. Et dans une société travaillée par le racisme, les coupables sont tout trouvés : ce sera l’“autre”.
L’exemple le plus net, chez Bardot, est celui de l’abattage rituel. Elle part d’une souffrance animale bien réelle — celle des moutons égorgés lors de l’Aïd — mais elle ne s’en tient pas là. Très vite, le discours déborde de la question animale pour glisser vers un récit islamophobe et nationaliste. En 1997, elle écrit que cette fête vient « ensanglanter la terre de France du sang des moutons égorgés », avant d’enchaîner sur « la France musulmane » et l’idée qu’« on nous égorgera un jour ». En 2006, elle réclame encore que les animaux tués lors de l’Aïd soient étourdis, mais ajoute aussitôt qu’« il y en a marre d’être menés par le bout du nez par toute cette population qui nous détruit ». On voit très bien, ici, le mécanisme d’antispécisme stratégique conceptualisé par Muller : la souffrance animale n’est pas niée, mais sélectionnée, dramatisée, puis branchée sur un récit où certains humains deviennent les porteurs exemplaires de la barbarie.
La cause animale passe ainsi d’un langage d’égalité à un langage d’exclusion : les animaux incarnent l’innocence, leurs défenseur·euses se posent en protecteurs, et la cruauté est attribuée à des groupes déjà stigmatisés.
Bardot en offre une version particulièrement visible, mais le mécanisme dépasse largement son cas. Chez Gary Yourofsky aussi, la cause animale glisse vers un discours où l’indignation morale ne sert plus seulement à défendre les bêtes, mais à vouer certains humains au mépris. Avec Tal Gilboa, le même mécanisme se rapproche encore du pouvoir. Militante végane israélienne, gagnante de Big Brother et conseillère de Benyamin Netanyahou sur les questions animales, elle a récemment été pressentie pour un poste de porte-parole du premier ministre. Selon le Times of Israel, le projet aurait toutefois reculé après la remise en circulation de propos xénophobes, anti-LGBTQ+ et insultants; elle aurait notamment dit qu’elle ne donnerait pas son sang à des malades non véganes. Là encore, la cause animale ne sert plus à élargir le cercle de la considération morale, mais peut cohabiter avec une disposition à hiérarchiser les vies et à mépriser certains humains.
Dès que la défense des animaux sert à opposer les êtres civilisés à des humains supposément brutaux, arriérés ou moralement inférieurs, la compassion cesse d’élargir le cercle moral : elle devient une manière de redessiner la frontière entre les vies qui méritent d’être défendues et celles qu’on peut mépriser. Victor Duran-Le Peuch le montre très bien à propos de Bardot : la structure protectrice fabrique presque d’elle-même ses agresseurs et, dans un contexte colonial et racialisé, la case du bourreau tend à être remplie par le musulman dangereux, le Rom maltraitant, l’autochtone sauvage. Mais le ressort ne lui appartient pas en propre. On le retrouve chaque fois que la cause animale sert à trier les humains plutôt qu’à contester les hiérarchies qui les traversent.

Le plus troublant, c’est que tout cela peut cohabiter avec un amour parfaitement sincère des animaux. Le problème n’est donc pas seulement qu’on instrumentalise leur cause. Le problème, c’est qu’une indignation réelle peut servir de tremplin à un récit raciste, identitaire ou réactionnaire. Les animaux comptent, mais ils comptent parfois dans un dispositif où leur souffrance permet de désigner les coupables humains qui nous arrangent et de redessiner la frontière entre les vies qu’on protège et celles qu’on méprise.
Sang, sol et assiette
Difficile de parler d’extrême droite sans parler de fascisme. Mais le fascisme, ce n’est pas seulement une droite plus dure ou plus raciste que les autres. C’est une vision politique dans laquelle un peuple, perçu comme affaibli, devrait se régénérer en retrouvant sa force, son unité et sa continuité. Dans un tel cadre, les individus ne s’appartiennent jamais complètement : leurs corps et leurs vies sont pensés en fonction de la nation, à laquelle ils peuvent être appelés à se soumettre.
Le terme vient de l’Italie de Mussolini, au lendemain de la Première Guerre mondiale. Il dérive de fascio, lui-même lié aux fasces romains — un faisceau de baguettes entourant une hache, symbole d’autorité publique. Né en Allemagne dans l’entre-deux-guerres et porté au pouvoir par Hitler en 1933, le nazisme quant à lui appartient à la famille des fascismes, dont il constitue la variante allemande3. Comme le fascisme italien, il exalte la nation, l’autorité, le chef et la régénération d’un peuple jugé affaibli. Il s’en distingue toutefois par la place centrale qu’il accorde à la race, à la pureté biologique et à l’antisémitisme exterminateur.
On voit alors pourquoi le fascisme s’est intéressé à tout ce qui façonne les corps, mais aussi à la vie quotidienne. Dans l’Italie fasciste, la cuisine a ainsi été enrôlée dans un projet plus vaste de régénération nationale, de discipline sociale et d’autarcie économique. Il ne s’agissait pas seulement de nourrir, mais de former des Italiens plus utiles à la nation, tout en réduisant la dépendance du pays envers l’étranger. Une partie de l’avant-garde italienne est même allée jusqu’à déclarer la guerre aux pâtes, accusées de ramollir le corps et l’esprit (!). À leur place, ils valorisent des aliments comme le riz, jugés plus compatibles avec le redressement national et l’autosuffisance économique. Cette pédagogie alimentaire a aussi circulé dans des livrets et ricettari de propagande, où les recettes devenaient, elles aussi, de petits exercices de patriotisme domestique.

Vu sous cet angle, on comprend mieux ce que vient faire le véganisme ici. En lui-même, il n’a évidemment rien de fasciste. Mais, dans un imaginaire fascisant, l’adhésion à ce régime peut être réinterprétée comme un signe de discipline et de fidélité à une communauté supposément enracinée.
C’est ce que révèle le troisième registre décrit par l’article de Miller, celui de la logique du sang et du sol. Le véganisme y devient un marqueur d’identité qui sert à distinguer ceux qui appartiennent pleinement au groupe de ceux qui le menaceraient de l’intérieur ou de l’extérieur. Le véganisme est ainsi présenté comme l’expression d’un héritage, d’une lignée, voire d’une « génétique ». Jayme Liardi, un auteur et YouTubeur dont vous n’avez sûrement jamais entendu parler, présente par exemple son véganisme comme l’expression de son héritage européen, de son “sang”, de sa “génétique”, et l’oppose à une vision du monde à la “gauche libérale” prétendument corrompue.
Le véganisme devient un marqueur d’identité qui sert à distinguer ceux qui appartiennent pleinement au groupe de ceux qui le menaceraient de l’intérieur ou de l’extérieur.
À son extrême, cette logique mène jusqu’à des espaces ouvertement néonazis comme Aryanism.net, aujourd’hui disparu mais encore accessible sous forme de livre. On n’y trouve pas seulement une tentative de récupérer le véganisme dans un imaginaire national-socialiste : le texte en fait un marqueur de noblesse raciale, un signe de supériorité morale proprement « aryenne ». Le véganisme y est présenté comme une condition nécessaire, sinon suffisante, de l’aryanisme4, et surtout comme un trait qu’il faudrait reproduire sélectivement. Les auteurs vont jusqu’à soutenir que seuls des « véganes éthiques » devraient avoir des enfants entre eux, afin de préserver, voire de « purifier », le « sang aryen ». Ils rejettent en outre le langage des droits animaux, jugé incompatible avec leur vision du monde, au profit d’un devoir imposé d’en haut. Et leur logique ne s’arrête pas aux humains : le texte va jusqu’à envisager le contrôle de la reproduction des animaux eux-mêmes et l’élimination de lignées jugées prédatrices. Nous sommes en plein délire eugéniste où l’alimentation devient un instrument de hiérarchie biologique, de sélection humaine et de purification raciale.
Clarifier ses attaches
Ce qui ressort de tout cela, c’est la grande plasticité d’un certain vocabulaire. La pureté peut se dire au nom de la santé ou de la race. Le naturel peut servir à critiquer l’industrialisation ou à célébrer l’enracinement. Le refus de tuer les animaux peut accompagner un imaginaire égalitaire ou, au contraire, une vision du monde traversée par l’ordre, l’exclusion et la hiérarchie. Rien, dans le simple fait d’être végé ou végane, ne garantit le reste.
Ce que je comprends mieux au terme de ce détour, ce n’est pas que le véganisme serait secrètement de droite. C’est qu’aucune pratique morale ne porte en elle sa propre garantie politique. J’avais peut-être fini, moi aussi, par croire qu’un certain rapport aux animaux allait naturellement de pair avec le féminisme, l’antiracisme et les autres refus de la domination. Or rien n’est automatique. La compassion pour les animaux peut nourrir une critique des hiérarchies, mais elle peut aussi servir à en redessiner les contours. Cela oblige sans doute l’antispécisme à être plus clair sur ses attaches — et invite, au minimum, à un peu de vigilance.
La compassion pour les animaux peut nourrir une critique des hiérarchies, mais elle peut aussi servir à en redessiner les contours. Cela oblige sans doute l’antispécisme à être plus clair sur ses attaches — et invite, au minimum, à un peu de vigilance.
Miséricorde conservatrice
Le propos de ce texte porte sur l’extrême droite, et plus précisément sur les manières dont le véganisme peut être capté par des imaginaires de pureté, d’exclusion et de hiérarchie. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’existerait pas de sensibilité de droite à la cause animale. On peut très bien défendre les animaux au nom d’autres valeurs que celles de la gauche : la miséricorde, la retenue, le devoir envers les plus vulnérables, ou encore la conviction que tout ce qui est légal, rentable ou techniquement possible n’est pas, pour autant, moralement permis.
L’exemple de Matthew Scully le montre bien. Chrétien, conservateur, proche de la droite républicaine américaine, il a consacré en 2002 un livre remarqué, Dominion, à la souffrance animale. Scully ne parle ni de libération animale, ni de spécisme, ni d’égalité entre espèces. Il inscrit plutôt sa défense des animaux dans une éthique de la miséricorde et de la responsabilité : les humains, parce qu’ils sont les plus puissants, ont le devoir de ne pas se comporter en tyrans envers les créatures plus vulnérables. Il critique au passage une partie de la droite américaine, trop prompte selon lui à confondre domination avec licence, ou liberté avec permis de tout faire. Son cas rappelle qu’il peut exister un animalisme conservateur, et même un discours de droite assez fort contre la cruauté animale.
Cela dit, même lorsqu’un véganisme conservateur existe, il peut être coûteux à assumer dans certains milieux. Une vidéo5 où un jeune homme interpelle Charlie Kirk sur le véganisme en donne un bon aperçu : loin de répondre sérieusement à ce qu’il dit, Kirk le reçoit avec condescendance, le tourne en dérision et déforme ses propos. La scène rappelle qu’à droite, la cause animale peut exister, mais souvent à contre-courant d’un univers culturel où la viande reste associée à la virilité, au bon sens et à l’identité du groupe, alors que le véganisme y est souvent codé comme efféminé, moralisateur ou “woke”.
Une étude toute récente éclaire ce point de façon assez frappante. À partir de deux grandes enquêtes, les chercheur·euses montrent que les personnes plus attachées à l’autorité, à la hiérarchie et aux normes traditionnelles tendent à se dire plus fermement attachées non seulement à la viande, mais aussi aux produits laitiers, aux œufs et au poisson, et à voir plus négativement leurs équivalents végétaux. Le véganisme n’y apparaît pas seulement comme une autre manière de manger, mais comme une remise en cause des habitudes alimentaires tenues pour normales, familières et légitimes. Les produits animaux cessent alors d’être de simples aliments : ils deviennent aussi, pour une partie de la droite, de marqueurs d’ordre culturel.
Du point de vue des animaux, toute percée du véganisme dans les milieux conservateurs n’est pas bonne à prendre. Tout dépend de ce qu’elle transporte avec elle. Lorsqu’elle prend la forme d’un appel à la miséricorde, comme chez Matthew Scully, elle peut ouvrir un espace réel pour la cause animale à droite et contribuer, au moins un peu, à normaliser l’idée qu’on puisse se passer des produits animaux sans rompre avec tout ordre moral ou social. Les gouvernements conservateurs peuvent eux aussi faire avancer cette cause : au Royaume-Uni, celui de Boris Johnson a reconnu en 2022 la sensibilité des animaux dans la loi. Mais lorsque le véganisme s’arrime à des imaginaires de conspiration, de pureté ou d’identité, il ne fait pas progresser la question animale : il la détourne. Les animaux n’y gagnent pas un cercle moral plus large; ils servent de support à un autre récit.
Lorsque le véganisme s’arrime à des imaginaires de conspiration, de pureté ou d’identité, il ne fait pas progresser la question animale : il la détourne.
Merci à Alexia Renard et Gabrielle Anctil pour leurs coups de main.
Un risotto aux asperges
J’ai tellement hâte aux premières asperges du Québec, mais j’ai l’impression qu’il faudra encore patienter quelques semaines. En attendant, je me fais saliver en pensant à tout ce que je vais cuisiner avec elles, notamment ce délicieux risotto aux asperges et aux champignons de Patate & Cornichon. Il faut cesser de voir le risotto comme un plat de grandes occasions : c’est un plat qu’on a déjà cherché à ériger en emblème national sous Mussolini. Aujourd’hui, heureusement, il se prête très bien à une petite date de semaine ou, mieux encore, au premier repas pris dehors de l’année. Il n’y a pas grand-chose sur quoi les fachos avaient raison, mais sur ce point précis, admettons-le : le risotto, c’est magnifique. Les pâtes aussi, cela dit.
Dworkin ne nie pas l’appartenance biologique des femmes au monde animal. Comme l’expliquent Christiane Bailey et Axelle Playoust, « Animal » fonctionne ici non comme un concept scientifique, mais comme une catégorie sociale dévalorisante, utilisée pour rendre pensable, voire acceptable, leur subordination.
Mon statut se lisait ainsi: Je suis un peu déçue de voir des animalistes pleurer le départ de Brigitte Bardot. Peut-être parce qu’ici, on connaît moins bien les controverses lourdes qui entourent sa figure publique.
Brigitte Bardot a pourtant été condamnée à plusieurs reprises pour incitation à la haine raciale et injures publiques (propos visant notamment des musulmans et, plus récemment, les Réunionnais), et a multiplié les prises de position proches de l’extrême droite. Même sur la cause animale, son engagement est partiel et incohérent : elle n’a jamais été végane, consommait du poisson, et s’est concentrée sur des combats sélectifs (fourrure, phoques, corrida) sans remettre en cause l’exploitation animale dans son ensemble, parfois en instrumentalisant la protection animale pour stigmatiser des groupes humains.
Elle a aussi tenu des propos homophobes et des déclarations très hostiles au mouvement #MeToo, minimisant les violences sexuelles et ridiculisant la parole des femmes. Bref, une figure médiatique puissante, mais à mes yeux ce n’est ni un modèle éthique cohérent, ni une référence pour l’animalisme progressiste et féministe d’aujourd’hui...
Sur l’ambivalence de la protection animale sous le nazisme — à la fois réelle sur certains plans juridiques et profondément instrumentalisée à des fins antisémites et propagandistes il faut absolument lire « Les nazis : véritables amis des animaux ? » de Lauretta Eckhardt dans L’Amorce.
À l’origine, « aryen » renvoie à un ancien terme indo-iranien, pas à une race. L’aryanisme, c’est le détournement raciste et pseudo-scientifique de ce mot, repris par le nazisme pour justifier pureté raciale, antisémitisme et eugénisme.
La vidéo peut aussi être vue sur la page Facebook officielle de Charlie Kirk : https://www.facebook.com/reel/2131652893926437






Bonjour Elise,
Je commence par vous remercier pour vos articles que je trouve de très belle qualité, avec de nombreuses pistes de réflexion, de la transparence et une touche d'humour et d'humanité que j'apprécie beaucoup. J'apprends et questionne beaucoup grâce à vos écrits.
Concernant cet article-ci, je souhaite apporter un questionnement ou des nuances sur l'usage de certains termes. Je vous le partage en tant que personne se décrivant comme spirituelle tout en étant attachée à la méthode scientifique; ces deux mondes me sont beaucoup plus facilement conciliables qu'on se le raconte généralement (et sans même avoir besoin de saupoudrer du "quantique" partout pour donner un vernis scientifique illusoire qui me déplaît grandement!).
– Quand vous alignez dans une même phrase les "croyances holistiques, mystiques ou pseudoscientifiques", cela contribue à les amalgamer d'une façon que j'estime dommageable. Cela revient à laisser entendre que tout approche holistique de la santé ou toute croyances spirituelle est automatiquement un tremplin vers les théories pseudoscientifiques voire le complotisme.
– Il serait par ailleurs bon de définir ces termes: que sont des "croyances holistiques" ou des "croyances mystiques" par exemple? On pourrait même se demander: est-ce que tout ce qui est taxé de pseudoscientifique est du même acabit? Sous ces termes, il y a des réalités très diverses: l'usage des plantes médicinales peut faire partie d'une vision holistique de la santé au même titre que des démarches frauduleuses et ce sont à mon sens des choses très différentes.
– Dans le même sens, est-ce que tout ce qui est holistique est une croyance? Je ne le crois pas.
– Le fait de rapprocher tout refus de l'expertise au complotisme est également sujet à caution pour moi. Les sciences sociales ont montré que la science, avec tous ses bienfaits, est néanmoins située dans des contextes sociaux, historiques, économiques et dans des rapports de pouvoir, d'intérêt, de domination même, et qu'elle est limitée. Le "refus de l'expertise" peut aussi être une remise en question du discours scientiste selon lequel "la science a toujours raison"; car affirmer que la science a toujours raison, c'est plutôt dire que celleux qui définissent et font la science ont raison, et ce sont des personnes en position de pouvoir et pas toujours dans une démarche égalitaire ou simplement réflexive. En tant qu'institution de production de pouvoir, la "science" a des biais racistes, sexistes, colonialistes, spécistes, classistes, validistes, etc.; on peut aussi taxer de "refus de l'expertise" le fait de mettre en doute les productions de ce système.
– Enfin, il pourrait être intéressant de définir le "complotisme" ou "conspirationnisme" car on peut le voir comme un nouvel épouvantail, un mot-valise qu'on utilise pour décrédibiliser sans le définir précisément. (Et je ne dis pas que c'est ce que vous faites mais c'est ce que j'estime que nous faisons collectivement.)
Merci pour votre lecture de ce commentaire plus long que prévu et merci encore pour votre excellent travail!
Salutations depuis la Suisse,
Fabian