Une amie qui a beaucoup écrit sur la question animale et qui est végane depuis de nombreuses années est allée luncher avec une proche qui connaît très bien son travail. Cette proche se présente comme progressiste, sensible aux questions de justice sociale. Elle connaît les arguments moraux sur les animaux et a toujours apprécié le travail de mon amie (et pour cause, c’est une super chercheuse). Le restaurant n’est pas non plus le genre d’endroit où les véganes doivent se contenter de pâtes à l’huile : environ la moitié du menu est végétale. Mon amie a donc commandé végane. Son invitée, elle, a choisi le bœuf.
Je ne la connais pas et je n’ai aucune idée de ses envies ou de ce qui lui est passé par la tête. Surtout, la scène n’a absolument rien d’exceptionnel. On connaît tous et toutes des gens très préoccupés par les changements climatiques qui prennent l’avion plusieurs fois par année, des personnes qui dénoncent les conditions de travail dans l’industrie textile et continuent de commander sur Shein, des ami·e·s qui adorent les animaux et mangent de la viande. Et il y a plein de cas où mes propres gestes résistent très mal à un examen attentif de mes valeurs (abonnez-vous pour recevoir la liste exhaustive!)
On peut dire qu’on est toustes hypocrites ou opportunistes, mais ce serait un peu facile. On peut être sincèrement convaincu·e par des arguments moraux sans adapter ses comportements en conséquence. C’est justement ce décalage que j’essaie de comprendre : pourquoi nos valeurs morales ont-elles parfois si peu d’effet sur ce que nous faisons?
C’est correct, tout le monde le fait
J’ai pas mal tourné en rond en écrivant ce texte sans trouver de réponse claire, jusqu’à ce que je tombe sur les travaux du philosophe américain Eric Schwitzgebel. Schwitzgebel est toujours souriant sur ses photos officielles et porte un chapeau de cowboy sur l’une d’entre elles. Il enseigne à l’Université de Californie à Riverside et s’intéresse notamment à ce que la psychologie peut nous apprendre sur nos croyances et notre comportement moral. Il a publié des essais aux titres punchy comme A Theory of Jerks and Other Philosophical Misadventures et, plus récemment, The Weirdness of the World. C’est un super vulgarisateur, facile à lire, actif sur Substack et qui doit être vraiment cool comme invité à un apéro.
Dans Aiming for Moral Mediocrity, publié en 2018, il propose une hypothèse que je trouve à la fois un peu vexante et assez convaincante : la médiocrité morale. La plupart d’entre nous ne chercheraient pas à être aussi bons que possible, ni même à atteindre une norme morale fixe. On regarderait plutôt comment se comportent les gens autour de nous avant de se calibrer quelque part dans le milieu du peloton : pas parmi les pires, mais pas nécessairement parmi les meilleurs non plus. En gros, on essaie d’être la Toyota Corolla de la vertu.
Pour Schwitzgebel, notre ambition morale est donc largement relative : le niveau qui nous semble acceptable dépend beaucoup de ce que font les gens que nous considérons comme nos pairs. J’habite en ville et plusieurs de mes amies sont cyclistes à l’année; je me sens donc un peu coupable quand je prends mon auto pour un court déplacement. À l’inverse, si j’avais une famille où l’aumône fait partie des obligations religieuses ordinaires, ne presque rien donner pourrait sembler être une vraie défaillance morale. Dans un milieu où personne ne donne, le même comportement ne soulève même pas la question.
Un peu comme on regarde par la fenêtre pour voir comment les voisins sont habillés avant de sortir, nous réglons en partie notre boussole morale sur les gens qui nous ressemblent : si les autres le font, c’est probablement que ça se fait.
Les éthiciens ne font pas mieux
Mais alors, que se passe-t-il lorsqu’on sait très bien qu’un comportement est moralement discutable et que tout le monde autour de nous continue à le faire? Est-ce que le fait d’y avoir davantage réfléchi nous pousse à sortir du rang? Schwitzgebel s’est justement intéressé à un groupe qui devrait, en principe, être particulièrement bien placé pour le faire : les philosophes spécialisé·e·s en éthique.
Avec le philosophe Joshua Rust, il a passé plusieurs années à comparer leurs comportements avec ceux d’autres universitaires américains. Sur dix-neuf mesures allant du don de sang au vote, en passant par les réponses aux courriels d’étudiant·e·s et les dons de charité, ils n’ont généralement pas trouvé que les profs d’éthique se comportaient mieux. Il y a même un résultat plus embarrassant : les ouvrages d’éthique étaient plus souvent manquants dans les bibliothèques universitaires que des livres comparables par leur âge et leur fréquence d’emprunt. On ne sait pas ce qui les avait fait disparaître, alors on va laisser le bénéfice du doute aux éthicien·ne·s qui sont peut-être juste un peu plus étourdis que la moyenne!
Le résultat le plus intéressant pour nous concerne toutefois la viande. Dans une enquête menée auprès d’universitaires de cinq États américains, 60 % des philosophes spécialisés en éthique jugeaient que manger régulièrement de la viande de mammifère était moralement mauvais, contre 45 % des autres philosophes et seulement 19 % des professeurs d’autres disciplines. On peut se dire que toutes ces années à lire Singer et compagnie ont laissé quelques traces. Mais quand on leur demandait ensuite ce qu’ils avaient mangé au souper précédent, la différence disparaissait : les chercheurs ne détectaient aucune différence significative entre les groupes. Au total, 38 % des répondant·e·s avaient mangé de la viande de mammifère; chez les éthicien·ne·s, c’était 37 %.
Ça ne prouve évidemment pas que réfléchir à l’éthique ne change jamais nos comportements. Schwitzgebel lui-même envisage plusieurs explications possibles à ces résultats. Mais la médiocrité morale en fournit une qui colle particulièrement bien au décalage : réfléchir davantage peut nous amener à juger qu’un comportement est mauvais sans nécessairement nous donner envie de faire mieux que les gens autour de nous. Un·e éthicien·ne peut donc conclure que manger de la viande est mal tout en continuant d’en mettre dans son assiette, puisque ses collègues, ses ami·e·s et sa famille en mangent aussi. Sa réflexion aura peut-être changé son jugement sur le comportement de tout le monde, y compris le sien, sans déplacer le point de comparaison qui guide sa conduite.
Veut-on vraiment devenir de meilleures personnes?
Mais justement, a-t-on vraiment envie de devenir de meilleures personnes? Depuis quelques années, la jeune et prolifique psychologue néo-zélandaise Jessie Sun s’intéresse précisément à ce que les gens souhaitent changer chez eux et à la place qu’occupe la moralité là-dedans.
Dans une étude publiée avec Geoffrey Goodwin, 800 personnes ont évalué différents aspects de leur personnalité et indiqué dans quelle mesure elles souhaitaient les modifier. Sun et Goodwin ont aussi demandé à 958 personnes qui les connaissaient bien quels changements elles aimeraient voir chez elles. Les traits évalués allaient de l’anxiété à la créativité, en passant par l’honnêteté, la compassion, l’équité, la sociabilité et ce que les chercheurs appellent simplement la moralité générale.
Comme les tiktokeurs et autres gourous de la transformation personnelle, les répondant·e·s voulaient bien devenir « la meilleure version d’eux-mêmes », mais pas nécessairement une meilleure personne au sens moral. Iels voulaient surtout être moins anxieux·ses, moins déprimé·e·s et émotionnellement instables, plus créatif·ve·s, plus productif·ve·s et plus sociables. Les chiffres sont assez parlants : selon les deux échantillons, environ 42 à 48 % plaçaient le fait d’être moins anxieux parmi leurs trois grandes priorités de changement, et entre 38 et 44 % voulaient surtout être moins déprimés. En comparaison, environ 9 % plaçaient la compassion parmi leurs priorités et 3 % la moralité générale.
On pourrait penser que c’est parce que nous nous trouvons déjà pas pire pantoute moralement. Il y a un peu de ça : les gens s’évaluent généralement assez favorablement sur ces traits. Mais même lorsque les chercheurs contrôlaient le niveau auquel les participant·e·s pensaient déjà se situer, le désir de changer demeurait plus faible pour les traits les plus moralement chargés. Nous ne sommes donc pas seulement satisfaits de notre niveau actuel; la moralité semble réellement prendre moins de place dans nos projets d’amélioration personnelle.
Sun et ses collègues ont ensuite changé complètement de méthode et demandé à 1818 personnes de répondre librement à une question : si vous vouliez devenir moralement meilleur, qu’est-ce que vous changeriez? Les gens trouvent des choses, évidemment. Ils parlent beaucoup de compassion, d’honnêteté, de respect et de maîtrise de soi. Mais ils formulent plus souvent leur amélioration en termes de faire davantage de bien que de cesser de faire quelque chose de mal. C’est plus souvent « je voudrais être plus généreux » que « je voudrais arrêter de mentir », par exemple. Et surtout, ce qui prédisait le mieux leur motivation à faire ce changement était la conviction qu’il améliorerait leur propre bien-être. Les bénéfices anticipés pour les autres comptaient aussi, mais beaucoup moins.
Une étude publiée en 2025 par Jessie Sun et Jonathan German aide à comprendre pourquoi. Les chercheurs ont testé plusieurs explications pour n’en retenir que deux : nous avons tendance à nous voir comme déjà assez près de notre niveau moral optimal et nous pensons que travailler sur d’autres aspects de nous-mêmes fera davantage pour notre bonheur et notre capacité à atteindre nos objectifs. Les participant·e·s ne croyaient pas que devenir plus moral les rendrait malheureux; ils pensaient même que cela améliorerait légèrement leur bien-être. Ils croyaient simplement que d’autres changements leur rapporteraient davantage.
Nous n’avons donc rien contre l’idée de muscler notre compassion, mais elle semble occuper à peu près la même place que les mollets dans un programme de gym: oui, bien sûr, faudrait s’en occuper, mais pas aujourd’hui.
Ceci dit, comme coureuse, je vous le dis : les mollets dans les côtes, c’est important. Et la compassion aussi — même sur le plat.
Et si on se trompait sur ce que ça coûte?
Si nous accordons moins de priorité à l’amélioration morale parce que nous croyons que d’autres changements feront davantage pour notre bien-être, reste une question assez évidente : est-ce bien vrai?
Jessie Sun — encore elle, c’est la Amélie Nothomb de la psycho — a publié en 2025 avec Wen Wu et Geoffrey Goodwin une étude intitulée Are Moral People Happier? Pour éviter de simplement mesurer la très bonne opinion que les gens ont d’eux-mêmes, les chercheurs ont fait évaluer leur caractère moral par des proches, des collègues ou des connaissances. Les personnes évaluées rapportaient ensuite leur propre niveau de bien-être. Les études ont été menées dans différents échantillons aux États-Unis et en Chine, et le résultat général allait partout dans le même sens : les personnes considérées par les autres comme plus honnêtes, justes, fiables et compatissantes rapportaient aussi davantage de bien-être subjectif et de sens dans leur vie. L’association ne semblait pas non plus se limiter à la gentillesse : elle apparaissait tant pour les traits liés à la bienveillance que pour ceux associés à l’intégrité.
J’aimerais pouvoir vous dire « soyez bons et vous allez être heureux », mais on parle ici de corrélation, pas de causalité. Peut-être que le fait d’aller bien nous rend plus disponibles aux autres; peut-être qu’un troisième facteur produit les deux. Et ça ne nous dit certainement pas que chaque sacrifice moral particulier augmentera notre bonheur. Mais ça permet au moins de rejeter de l’idée que les personnes moralement admirables sont condamnées à une existence plus misérable. Il est possible que nous surestimions certains coûts associés au fait de vivre un peu plus conformément à nos valeurs (comme vais-je faire pour vivre sans viande ?, ça doit être dur ne pas prendre l’avion ?) ou que nous en sous-estimions certains bénéfices.
Les personnes trop morales sont gossantes
Moralement, on n’a donc pas très envie de partir en échappée. Agir à peu près comme notre entourage nous convient souvent assez bien. En plus, celles et ceux qui prennent les devants ne sont pas toujours les personnes les plus populaires du peloton.
Le psychologue de Stanford Benoît Monin et ses collègues se sont intéressés, à la fin des années 2000, à ce qu’ils appellent les « rebelles moraux » : des personnes qui refusent, par principe, de participer à un comportement auquel la plupart des autres se conforment. Parmi leurs exemples, on trouve Joseph Darby, le policier militaire qui a remis aux autorités les photographies documentant les sévices d’Abou Ghraib, un étudiant qui ne veut pas de télécharger illégalement de la musique alors que ses amis le font couramment (on est dans les années 2000 après tout), ou encore les participant·e·s aux expériences de Stanley Milgram qui ont refusé d’aller jusqu’au bout.
Vu de l’extérieur, ces personnes apparaissent volontiers comme les héros de l’histoire. Mais celles et ceux qui ont fait le choix inverse les regardent parfois beaucoup moins favorablement. Dans une variante de l’expérience de Milgram, par exemple, les participant·e·s qui avaient continué à administrer ce qu’ils croyaient être des décharges électriques trouvaient certains désobéissants « ridicules », estimaient qu’ils avaient « perdu tout contrôle » ou leur reprochaient simplement de ne pas avoir terminé ce qu’ils avaient commencé.
C’est précisément ce que Monin et ses collègues ont voulu comprendre : on admire assez facilement les rebelles moraux tant que leur geste ne nous renvoie pas à nos propres choix. Dès qu’on a soi-même fait ce qu’ils ont refusé de faire, ils deviennent beaucoup moins sympathiques. Dans une de leurs expériences, les chercheurs demandaient aux participant·e·s d’identifier le coupable d’un cambriolage parmi plusieurs suspects, alors que la tâche était construite pour faire du seul homme noir le suspect évident. Les participant·e·s apprenaient ensuite qu’une autre personne avait refusé de participer, jugeant la tâche biaisée et offensante. Dans l’ensemble, le même refus était reçu beaucoup plus favorablement par celles et ceux qui observaient la situation de l’extérieur que par les participant·e·s qui venaient eux-mêmes d’accepter de jouer le jeu.
C’est assez facile à transposer dans la vie courante. Une collègue renonce, par exemple, à aller à une conférence de l’autre côté de l’Atlantique pour des raisons climatiques. Si je ne suis pas concernée, je peux trouver son geste admirable. Mais si je viens moi-même d’acheter mon billet d’avion pour le même événement, son choix risque de m’agacer : sans avoir besoin de me faire la morale, elle vient de rendre visible le fait qu’une autre décision était possible. Même chose avec quelqu’un qui refuse de rire à une blague transphobe alors que tout le groupe a rigolé : son silence ou son malaise suffit à nous rappeler nos propres choix.
Les expériences suivantes de Monin donnent une bonne idée de ce qui est en jeu : les participant·e·s s’attendaient à être moins appréciés et respectés par le rebelle moral. Autrement dit, même sans rien dire, celui-ci pouvait être perçu comme quelqu’un qui les jugeait. Son geste devenait une forme de reproche implicite, et le rejeter permettait en quelque sorte de riposter avant même que le reproche soit formulé. [Side note, c’est une bonne façon d’atténuer la dissonance cognitive dont je parlais ici.]
Quelques années plus tard, Benoît Monin et Julia Minson ont retrouvé le même phénomène chez des mangeurs de viande confrontés à des végétariens. Dans une première petite étude, 47 % des participant·e·s associaient spontanément les végétariens à au moins un terme négatif. Surtout, plus ils s’attendaient à être jugés moralement par eux, moins ils les appréciaient. Dans une seconde expérience auprès de 255 non-végétariens, il suffisait de rendre plus saillante la possibilité d’un tel jugement avant de leur demander d’évaluer les végétariens pour que leur opinion se détériore. Le végétarien n’a donc même pas besoin de faire la morale : son choix peut déjà être vécu comme un reproche.
Bonne nouvelle : la moyenne bouge
La médiocrité morale pourrait nous laisser avec une vision assez pessimiste du changement social. Si tout le monde attend que les autres changent avant de changer, on peut attendre longtemps. C’est là que les travaux de Gregg Sparkman et Gregory Walton sur les normes dynamiques deviennent intéressants.
On sait depuis longtemps que les normes descriptives — ce que nous pensons que les autres font — influencent notre comportement. Le problème, c’est qu’elles peuvent aussi consolider une mauvaise pratique. Dire que la majorité des gens mangent beaucoup de viande, prennent leur voiture pour aller à l’épicerie au coin de la rue ou arrosent leur pelouse tous les soirs ne donne pas exactement envie de devenir la personne bizarre qui fait autrement. Sparkman et Walton se sont donc demandé s’il y avait une différence entre savoir ce que les autres font et savoir dans quelle direction ils sont en train de changer.
Pour tester ça, ils ont recruté 122 adultes américains et leur ont présenté deux façons de parler du même 30 %. Une partie apprenait simplement que 30 % des Américains faisaient un effort pour manger moins de viande. L’autre apprenait qu’au cours des cinq années précédentes, 30 % avaient commencé à faire cet effort. Même pourcentage, mais pas du tout la même histoire : dans un cas, on décrit où les gens sont; dans l’autre, où ils semblent aller.
Cette petite différence de formulation a eu un effet. Parmi les 118 mangeurs de viande retenus pour l’analyse, l’intérêt à réduire sa consommation passait en moyenne de 2,70 à 3,48 sur une échelle de 1 à 7 lorsque la norme était présentée comme dynamique plutôt que statique. Les chercheurs parlent notamment de préconformité : si on a l’impression qu’un comportement est en train de devenir plus courant, on peut commencer à s’y conformer avant même qu’il soit devenu la norme — un peu comme le bandwagon effect en politique, quand un parti qui monte dans les sondages attire encore quelques électeurs de plus.
Sparkman et Walton ont ensuite voulu voir si cette petite variation pouvait changer non seulement ce que les gens disaient vouloir faire, mais ce qu’ils mettaient réellement dans leur assiette. Dans un café de Stanford, un peu plus de 300 personnes qui attendaient pour commander leur lunch lisaient un court texte pendant qu’elles faisaient la file (j’imagine qu’il y avait quelques éthicien·ne·s dans cette queue!). Certaines recevaient la version statique du message sur la réduction de viande; d’autres la version dynamique. Puis les chercheurs récupéraient discrètement leurs reçus. Dans le premier groupe, 17 % avaient choisi un lunch sans viande. Dans le second : 34 %. C’est deux fois plus!
Ça montre quelque chose d’important : nous ne regardons pas seulement où se trouve la moyenne, nous regardons aussi où elle s’en va. Et ça résout peut-être une partie du paradoxe de la médiocrité morale. Nous avons tendance à suivre le peloton, d’accord, mais un peloton qui avance.
Encore faut-il que quelqu’un parte devant. Avant qu’on puisse dire que « de plus en plus de gens » mangent moins de viande, prennent moins l’avion ou achètent moins de vêtements neufs, il faut bien que certaines personnes aient commencé à le faire alors que ce n’était justement pas encore la norme. Voilà le rôle un peu ingrat des rebelles moraux : ils partent en échappée, ils peuvent nous gosser et même nous mettre un peu mal à l’aise avec nos propres choix, mais ils rendent aussi une autre façon de faire visible. S’ils deviennent assez nombreux, ce qui avait l’air marginal commence à ressembler à une tendance, puis à quelque chose de raisonnable et, éventuellement, à la nouvelle normalité.
Ça change aussi un peu la façon de penser le militantisme. Peter Singer racontait qu’au moment de publier Animal Liberation en 1975, il croyait encore que ses arguments étaient tellement solides que les gens allaient les comprendre et conclure qu’il fallait devenir végétariens ou véganes. Il disait être devenu, avec les années, beaucoup plus réaliste sur le pouvoir des arguments à eux seuls. Comme quoi même un éthicien professionnel finit par devenir un peu méfiant envers le pouvoir de l’argumentation morale.
Ça ne veut évidemment pas dire qu’il faut arrêter de parler des animaux. Les normes changent aussi parce que des pratiques jusque-là banales cessent de nous paraître moralement neutres.
Mais l’histoire du début montre les limites de cette stratégie lorsqu’elle est utilisée seule. La personne qui a commandé le bœuf connaissait déjà très bien les arguments, tout comme les philosophes spécialisés en éthique étudiés par Schwitzgebel.
Savoir qu’un comportement pose un problème moral ne suffit donc pas toujours à le changer. Il faut aussi voir que d’autres personnes comme nous commencent à agir autrement, que ce changement est possible et qu’il devient de moins en moins exceptionnel.
Il faut à la fois rendre le problème et le changement visibles.
Ça suppose peut-être d’accepter de déranger un peu. On l’a vu avec les végétariens : leur simple comportement peut être perçu comme un reproche, même lorsqu’ils ne font la morale à personne. La tentation est donc forte de se faire discret, de ne surtout pas avoir l’air de juger les autres, de ne pas insister pour qu'on enlève le fromage d’un plat. Mais si celles et ceux qui changent se cachent pour ne déranger personne, on ne voit jamais que la norme est en train de bouger. Il doit bien exister un espace entre sermonner ses ami·e·s à chaque repas et faire comme si nos propres choix n’avaient aucune signification : expliquer pourquoi on fait autrement, montrer que c’est possible et ne pas cacher qu’on est de plus en plus nombreuses et nombreux à le faire.
Évidemment, ce travail ne peut pas reposer seulement sur une poignée de dissident·e·s particulièrement motivés. Nos choix se font dans des restaurants, des écoles, des cafétérias, des entreprises et des institutions qui déterminent constamment ce qui est facile, banal et attendu. Ce qu’on met au menu, ce qu’on sert par défaut, ce qu’on subventionne, ce qu’on achète, ce qu’on rend compliqué ou coûteux contribue aussi à fabriquer le fameux « tout le monde le fait ». Si nous sommes aussi sensibles à la moyenne que le suggèrent ces recherches, changer les structures dans lesquelles nous décidons peut être au moins aussi important que convaincre les individus un par un. [voir mon texte sur l’architecture des choix]
Je repense donc au plat bœuf du début. Ce qui le rendait facile n’était probablement pas l’absence d’arguments contre lui. C’était qu’il demeurait parfaitement normal. Personne n’allait demander d’explication, personne n’allait y voir une entorse importante aux valeurs d’une personne progressiste, sensible et généralement « correcte ». À l’inverse, c’est encore souvent le plat végane qui demande une justification. Ah ouais? Tu ne manges pas de viande?
Voilà peut-être où agir : montrer ce que nos choix font au climat et aux animaux, soutenir celles et ceux qui partent devant et modifier les institutions pour que faire autrement devienne plus facile et plus banal. Il s’agit de déplacer, petit à petit, ce que nous considérons collectivement comme assez bon.
On ne transformera pas tout le monde en héros moraux. Mais on peut toujours améliorer la Toyota Corolla.
Les photos sont tirées de Upturned Toyota (2014). Les artistes Katie Hayne et U.K. Frederick ont transformé une Toyota Corolla de 1980, volée puis retrouvée en ruine, en symbole du déclin de l’industrie automobile australienne et des bouleversements sociaux qui l’accompagnent. [Source].
Des petites notes que je ne savais pas où mettre et trois recettes
Dans ce bref billet sur Substack, Eric Schwitzgebel part d’une scène assez drôle— un végétarien qui s’excuse d’être végétarien — pour relier sa théorie de la médiocrité morale au dénigrement des gens « trop vertueux » dont je parlais plus haut.
Si vous aimez ce genre de contenu (ou les Elise en général), allez suivre la chercheuse en sciences sociales Elise Hankins qui vulgarise des études en psychologie sur la consommation de la viande sur Instagram:
Petit hors-sujet, mais pas tant: dans cet épisode de Hidden Brain, Greg Walton (le psychologue des normes dynamiques un peu plus haut) explique comment de petites interprétations peuvent nous entraîner dans des spirales négatives et comment on peut les interrompre. En deuxième partie, Abigail Marsh, qui étudie l’altruisme extrême (notamment auprès de donneurs de rein, toute est dans toute), répond aux questions des auditeurs sur ce qui distingue les personnes exceptionnellement généreuses. Très accessible, et les deux segments valent l’écoute.
Si on passe à table : cette salade de haricots, sauce chermoula est un de mes gros coups de foudre des dernières semaines. C’est prêt en quelques minutes, ça goûte compliqué, ça se conserve bien au frigo et c’est nourrissant. Que demander de mieux?
J’ai tellement aimé ces merguez véganes au seitan de tofu de Patate & cornichon que je les ai faites deux fois en deux semaines. La seconde fois, j’ai doublé les épices et laissé faire la feuille de riz. C’est génial juste comme ça (ou avec la salade de haricots un peu plus haut) et même avec un couscous!
On va rester en Afrique du Nord pour ma 3e recette, le hummus de Cookie + Kate. À peu près tout le monde peut faire un hummus à l’oeil mais pour faire un vraiment très, très bon hummus suivez cette recette. L’idée est de cuire les pois chiches deux fois et je vous jure, ça change tout!










Le concept de « médiocrité morale » est fort intéressant et surtout fort explicatif de l’évolution des idées dans la société 🙂
Very interesting (and funny). Thank you :-)