Aimer les animaux et les gens qui les mangent
Comment être végane dans un monde carniste
Ce texte est tiré de ma conférence au Festival végane de Montréal, le 16 novembre 2025. Les diapos sont ici.
En juin dernier, j’ai reçu un courriel de Noémie du Festival végane de Montréal. Elle me vouvoyait, donc j’ai tout de suite su que c’était sérieux. Elle m’expliquait qu’à la dernière édition, l’organisation avait demandé au public quels thèmes il aimerait voir aborder, et qu’un sujet revenait souvent : comment aider les véganes à traverser un monde qui ne l’est pas. Elle ajoutait qu’elle pensait que je serais une bonne personne pour en parler.
Ceux qui me connaissent le savent : je suis une people pleaser. Et j’aime beaucoup, beaucoup le FVM (j’ai même été bénévole dans les premières éditions). J’ai donc répondu oui et j’ai fourni un titre et un descriptif sans aucune idée claire de ce que j’allais raconter. Ça donnait : « Aimer les animaux et les gens qui les mangent. Comment être végane dans un monde carniste. »
Je ne savais pas trop ce que j’allais raconter, mais c’est une vraie question qui me travaille depuis pas mal d’années. Comment ça se fait que les arguments qui m’ont convaincue moi ne fonctionnent pas pour tout le monde ? Pourquoi j’ai plein d’ami·e·s qui ont lu mes livres et n’ont pas changé leurs habitudes alimentaires ? Pourquoi tant de véganes vivent avec des conjoint·e·ts omnivores qui les aiment profondément… mais continuent de manger de la viande ou du fromage ? Qu’est-ce qu’on fait avec ce décalage permanent entre ce qu’on voit, ce qu’on ressent, et la manière dont les autres réagissent – ou ne réagissent pas ?
J’ai un vague projet de livre sur l’empathie qui n’avance pas très vite (on dirait que j’aime mieux faire des Substack trop longs), mais les lectures que j’ai faites pour ce projet m’aident beaucoup ici. Ce que je propose, c’est d’essayer de comprendre pourquoi les gens ne pensent pas comme nous, non pas pour conclure qu’ils sont stupides, méchants ou égoïstes, mais pour voir comment se combinent relations familiales, cartes morales, traits de personnalité, contexte médiatique et guerres culturelles.
On va donc suivre un fil assez simple : d’abord ce qu’on sait des relations interpersonnelles des véganes; ensuite ce qui se passe dans la tête des omnivores avec le paradoxe de la viande, la dissonance cognitive, le carnisme; puis ce qui se joue au niveau de nos valeurs morales et traits de personnalité – ce qui distingue, en moyenne, véganes et omnivores; et enfin le contexte plus large : l’invisibilisation de la question animale, la guerre des protéines, et ce que ça implique pour notre façon d’agir.
Ce texte ne va pas vous donner un mode d’emploi en quatre étapes qui fonctionne à coup sûr, mais peut-être quelques clés pour comprendre les gens autour de vous et vous sentir un peu mieux équipé·e·s pour survivre au temps des fêtes.
1. « Tu vas quand même goûter ? » — l’injonction douce qui remet tout en place
En cherchant des données scientifiques sur ce qui se joue dans nos relations quand on change d’alimentation, j’ai découvert l’article How vegans and vegetarians negotiate eating-related social norm conflicts in their social networks. C’est signé par quatre chercheuses à l’Université de Helsinki qui ont mené des entretiens approfondis avec vingt-et-une personnes véganes et végétariennes, issues de cinq nationalités, pour comprendre où et comment naissent les conflits de normes autour de la nourriture.
Le premier résultat est frappant : ces conflits apparaissent d’abord dans l’intime, surtout quand un·e jeune devient végé·e et que les parents réagissent vivement. Pendant des années, ce sont eux, les parents, qui ont décidé ce qu’on mange « à la maison ». Alors lorsque l’ado annonce : « Je ne mange plus de viande », ce n’est pas perçu comme un simple changement de menu. C’est ressenti comme quelque chose de plus profond, presque existentiel :
une remise en cause implicite de ce qu’on a toujours cuisiné,
une remise en question de ce que signifie « bien nourrir ses enfants »,
une rupture avec les rituels familiaux où la viande joue un rôle symbolique fort.
Les chercheuses montrent que ces tensions s’enracinent dans des hiérarchies très concrètes : les rôles parents/enfants, le pouvoir de décider ce qui est normal ou non dans la famille, les traditions, l’autorité culinaire établie. Il ne s’agit pas de parents fermés d’esprit, mais de personnes prises dans des normes très robustes où la viande incarne le soin, la stabilité et la continuité familiale.1
Les mêmes chercheuses décrivent ensuite un autre type de situation, plus discret mais tout aussi révélateur : celui où les frontières entre « ceux du groupe » et « ceux qui n’en font pas vraiment partie » deviennent visibles. C’est là qu’apparaît ce qu’elles appellent une exclusion douce, un glissement subtil où la personne végane cesse d’être perçue comme pleinement intégrée.
Dans la vraie vie, ça ressemble à :
les ami·e·s qui choisissent systématiquement un restaurant sans options véganes,
le ou la végane devient personne qu’on n’invite plus parce que « ça complique toujours les choses »,
les commentaires du genre : « Pourquoi on devrait manger végane à cause d’une seule personne ? »
ou le sempiternel : « Tu vas quand même goûter ? »
Le message implicite est clair :
« Tu fais partie du groupe… tant que tu ne déranges pas trop. »
Plusieurs personnes véganes interrogées par les chercheuses parlent d’un sentiment d’exclusion symbolique : on devient celle ou celui qui rappelle, malgré soi, une réalité inconfortable. On est perçu comme la personne qui gâche un peu la fête, qui met de la lumière là où tout le monde préférait garder la pénombre. En anglais, on parle de killjoy, littéralement « celle ou celui qui casse le party ». Et c’est souvent lourd à porter.
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Ce que ces scènes familiales et amicales révèlent, c’est moins un problème d’alimentation qu’un problème de norme. Dans les sociétés occidentales, la consommation d’animaux est tellement intégrée qu’elle ne se voit plus. Elle structure les repas, les traditions, les gestes du quotidien, les identités de groupe. C’est ce que les chercheuses montrent très bien : tant que tout le monde fait la même chose, la norme reste silencieuse.
Ce n’est que lorsqu’une personne s’en écarte avec un tupperware végane, un refus poli ou un choix de restaurant différent que la norme se dévoile. La différence ne dérange pas parce qu’elle impose quelque chose. Elle dérange parce qu’elle rend visible ce que tout le monde tenait pour acquis. Et cette visibilité crée un petit séisme : elle questionne les habitudes, les rôles, les hiérarchies, la définition même de ce qu’est un “vrai repas”.
Ce que ces scènes familiales et amicales révèlent, c’est moins un problème d’alimentation qu’un problème de norme. Dans les sociétés occidentales, la consommation d’animaux est tellement intégrée qu’elle ne se voit plus.
Pour comprendre pourquoi cette simple déviation peut susciter autant de réactions (malaise, défensive, commentaires piquants, humour nerveux), il faut revenir à la mécanique psychologique qui soutient cette norme. Et en psychologie, on a un terme très précis pour décrire cette tension : le paradoxe de la viande.
2. Le paradoxe de la viande
Dans la série Breaking Bad, le personnage principal, Walter White essaie de vivre avec deux pensées incompatibles : « Je suis un bon père, un bon mari » et « Je fabrique et je vends de la drogue, je mens, je tue. » Il est en plein dans ce que la psychologie appelle la dissonance cognitive : le malaise qui surgit quand nos valeurs et nos comportements ne collent pas. Et ce malaise n’est pas abstrait : c’est un inconfort moral presque physique, une tension intérieure qu’on cherche instinctivement à faire disparaître.
Pour effacer le malaise, Walter ne se dit pas « peut-être que je ne suis pas une si bonne personne » ; il préfère ajouter une idée qui change le récit : « Je le fais pour ma famille. ». De cette façon, il restaure une image de lui-même qui lui est supportable.
C’est exactement ce qu’on fait tous et toutes, à plus petite échelle. Pensez à ces moments de dissonance cognitive avant/après le Black Friday : « J’ai pas d’argent / J’ai acheté un nouveau gadget, mais c’est un bon investissement, c’était un deal. »
La même chose se produit avec la viande. D’un côté, beaucoup de gens pensent qu’il est inacceptable de faire souffrir les animaux pour rien, et se voient comme des personnes écoresponsables, compatissantes, “correctes”. De l’autre, iels mangent de la viande issue d’un système qui repose précisément sur la souffrance animale. Si vous êtes végane, vous avez probablement résolu ce conflit en changeant vos habitudes. Mais la plupart des gens changent d’abord leurs pensées.
Pour réduire la dissonance, on active des stratégies de défense. Les défenses primaires, d’abord : des rationalisations routinières et collectives, qui arrivent avant même le malaise, et qu’on retrouve dans tous les sondages sur “pourquoi vous mangez de la viande” : c’est normal, naturel, nécessaire, et en plus c’est bon (on parle souvent des 4 n, normal, naturel nécessaire… et nice!).
Puis les défenses secondaires, qui se déclenchent quand quelqu’un vient challenger la norme – typiquement le ou la végane qui vient casser le party au souper de famille.
On dissocie (“je ne veux pas y penser”),
on nie la sensibilité des animaux (“les poissons ne sentent rien, les poulets ce n’est pas comme les chiens”),
on diffuse la responsabilité (“s’il y avait un vrai problème, ce serait interdit”),
on relativise (“il y a des problèmes plus graves, comme les enfants qui meurent de faim”),
on compare (“ici au Québec c’est ben correct, ailleurs c’est pire”).
Quand tout le monde répète ces justifications, elles finissent par se solidifier en récits collectifs. Et ces récits deviennent des normes sociales. C’est ce que Melanie Joy appelle le carnisme : une idéologie invisible qui rend la consommation de certains animaux non seulement acceptable, mais moralement neutre, voire positive. Le carnisme, ce n’est pas juste des gens qui aiment la viande; c’est un système de croyances, d’institutions, de pratiques (menus par défaut, humour, pubs) qui rend la dissonance presque imperceptible. On finit par se dire : “C’est juste comme ça que le monde fonctionne.” Et nous, véganes, arrivons avec notre petite fourchette pour gratter le vernis en disant : “Ben non, ça n’a pas besoin d’être comme ça, regarde, mon lunch est délicieux.” On gosse.2
Quand tout le monde répète ces justifications, elles finissent par se solidifier en récits collectifs. Et ces récits deviennent des normes sociales.
3. D’où viennent nos intuitions morales
La dissonance cognitive explique ce malaise quand nos actions ne collent plus avec l’image qu’on a de nous-mêmes.
Mais elle n’explique pas pourquoi ce malaise n’a pas la même force pour tout le monde. Pourquoi une vidéo d’abattoir bouleverse profondément certaines personnes… et glisse sur d’autres. Pourquoi certains réaménagent leur récit, d’autres changent leurs habitudes, et d’autres encore détournent simplement le regard.
Pour comprendre ces différences, il faut descendre un peu plus profond, là où se forment nos intuitions morales et nos traits psychologiques. Ensemble, ces deux grilles vont nous aider à comprendre pourquoi les arguments véganes ne tombent pas dans le même terreau pour tout le monde, et pourquoi nous ne partons pas tous du même endroit quand il s’agit de revisiter nos habitudes alimentaires.
Pour le psychologue états-unien Jonathan Haidt, les intuitions morales ne sont pas un vague “ressenti moral”. Elles s’organisent plutôt en six grandes fondations — un peu comme une palette de réflexes éthiques que nous partageons toustes, mais que chacun·e active et hiérarchise à sa manière. Ce sont les “notes” de notre gamme morale. On ne les a pas choisies, elles se sont constituées au fil de l’évolution, de l’éducation, des cultures.
Ces six fondations morales sont innées comme des “prédispositions” issues de l’évolution. Mais la culture les active, les module ou les amplifie, ce qui explique les grandes variations entre groupes et sociétés. Ce qui change d’un groupe à l’autre, c’est l’importance relative accordée à chaque fondation, selon la culture, l’histoire, l’éducation et les normes sociales.
Les six fondations de Haidt sont les suivantes:
Bienveillance / Care–Harm :
Sensibilité à la souffrance des autres, désir de protéger les plus vulnérables.
Exemples : indignation face à la violence envers un enfant, volonté d’aider une personne malade.Équité / Fairness–Cheating :
Idée de justice, de réciprocité, d’égalité de traitement.
Exemples : être choqué·e par la corruption, par le favoritisme, par le fait que certains trichent.Loyauté / Loyalty–Betrayal :
Importance du groupe dont on fait partie (famille, nation, équipe) et du fait de ne pas le trahir.
Exemples : patriotisme, attachement fort à son “camp”, suspicion envers ceux et celles qui “ne sont pas des nôtres”.Autorité / Authority–Subversion :
Relation au pouvoir légitime, aux traditions, aux figures d’autorité.
Exemples : respect (ou au contraire rejet) des institutions, des chef·fes, des aîné·e·s.Pureté / Sanctity–Degradation :
Intuitions liées au dégoût, au sacré, à la contamination – physique ou symbolique.
Exemples : réactions fortes à des tabous sexuels, à la profanation d’un lieu sacré, à des substances jugées “sales”.Liberté / Liberty–Oppression :
Sensibilité à la domination, au contrôle abusif, au besoin d’autonomie.
Exemples : refus des dictatures, rejet des intrusions de l’État, défense des libertés individuelles.
Haidt nous montre aussi que nos jugements moraux sont des intuitions, rapides, émotionnelles. La raison arrive ensuite pour justifier – ou parfois réviser – ce qu’on ressent. Par exemple, pour plusieurs l’idée de porter un chandail qui a appartenu à un meurtrier, même s’il a été désinfecté, nous dégoûte spontanément sans qu’on ait à y penser. Si on nous demande pourquoi, on va finir par trouver une explication. C’est la même chose avec le dégoût de manger du chien mais pas du cochon.
Nous partageons les mêmes fondations morales, mais nous ne les activons pas avec la même intensité. Certain·e·s sont surtout sensibles à la souffrance ou à l’injustice ; d’autres accordent davantage de poids à la loyauté, à la tradition ou à l’ordre social. Ces différences ne hiérarchisent pas les individus : elles dessinent simplement des cartes morales distinctes, qui orientent nos réactions bien avant que l’analyse rationnelle ne se mette en marche.
Dans ses grandes études comparatives, Jonathan Haidt utilise le Moral Foundations Questionnaire – qu’il fait remplir à des dizaines de milliers de personnes. (Vous pouvez vous aussi le remplir, en anglais pour connaître votre profil moral personnalisé). En analysant les réponses, il observe des profils assez nets :
les personnes qui se disent conservatrices mobilisent fortement toutes les fondations morales, y compris celles liées à la loyauté, à l’autorité et à la pureté. Elles valorisent la compassion et l’équité, bien sûr, mais aussi l’ordre social, la cohésion du groupe, la décence et l’idée qu’il existe des frontières symboliques qui ne doivent pas être franchies.
Les libéraux/progressistes, eux, privilégient surtout les fondations de bienveillance, équité et liberté et se montrent plus sceptiques face à ce qui se justifie uniquement par la tradition ou l’autorité.
Et où se situent les véganes dans ce paysage moral ?
Mon hypothèse est que nous nous rapprochons largement du profil progressiste :
une sensibilité très élevée à la bienveillance (ne pas faire souffrir),
une importance centrale accordée à l’équité (justice, droits, cohérence morale),
et une forte attention à la liberté (rejet de l’oppression, y compris envers les animaux).
À cela s’ajoute souvent une forme de pureté morale au sens de cohérence intérieure : un malaise à l’idée de participer à un système que l’on juge injuste, et un besoin marqué d’aligner ce qu’on mange, achète ou soutient avec ce que l’on estime juste.

Ce langage de la pureté peut sembler moralisateur — et il l’est parfois. Mais il permet d’éclairer le fameux « je ne peux pas » que beaucoup de véganes ressentent. Ce n’est pas de la rigidité : c’est cette impression que faire une exception reviendrait à se trahir un peu soi-même. Vous connaissez peut-être ce sentiment. Vous êtes dans une ville où personne ne vous connaît, vous avez faim, et la seule chose vaguement mangeable est un sandwich avec de la mayo aux œufs. Que vous décidiez de le manger ou non n’a, en soi, aucune importance. Mais vous vous sentez déjà mal rien qu’à l’idée d’y goûter.
Ce registre de la pureté n’est pas évident à recevoir. Pour beaucoup de progressistes, il sonne religieux, contraignant, presque suspect. On a peut-être là une piste pour comprendre pourquoi tant de gens qui partagent des valeurs progressistes ne font pas le pas vers le véganisme. On n’a pas tous la même carte morale, et la pureté au sens de cohérence intérieure n’est pas un pilier aussi important pour tout le monde.
4. Les traits qui nous distinguent
À côté de ça, il y a ce que les psychologues appellent les traits de personnalité – une autre grille, complémentaire dont j’ai récemment parlé ici dans un texte sur le burnout militant. Le modèle Hexaco est une extension du Big Five que vous connaissez peut-être déjà : il en reprend les grands traits, mais y ajoute une sixième dimension, l’Honnêteté-Humilité, qui permet de mieux saisir certaines différences morales et prosociales. Ça va nous aider à parler de notre rapport aux animaux. Le test est canadien et on peut le passer gratuitement en français ici.
Le modèle Hexaco décrit donc six grandes dimensions:
Honnêteté–Humilité (tendance à être sincère, modeste, à éviter de profiter des autres). Mettons le contraire de Arnaud dans OD.
Émotionnalité (sensibilité à la peur, à la souffrance, besoin de sécurité affective),
Extraversion (énergie sociale),
Amabilité (tendance à la coopération et au pardon),
Conscience (organisation, persévérance),
Ouverture à l’expérience (curiosité intellectuelle et esthétique).
Les études qui comparent véganes/végétarien·ne·s et omnivores montrent des tendances assez constantes : les véganes ont, en moyenne, des scores plus élevés en Honnêteté–Humilité (donc une plus grande importance accordée à la cohérence morale et à la justice dans leurs choix quotidiens), un peu plus d’empathie (mix d’Émotionnalité, et d’Amabilité), et souvent une plus grande ouverture à l’expérience. Dit autrement : nous sommes, statistiquement, un peu plus enclins à nous laisser toucher par la souffrance d’autrui, un peu plus curieux·se·s de modes de vie non conventionnels, un peu moins attachés à ce qui “se fait”.

Ça ne veut pas dire que les véganes sont des êtres supérieurs, ni que tous les omnivores sont fermés, insensibles et vaniteux. Il existe des omnivores très empathiques et des véganes franchement désagréables (encore une fois, je ne donnerai pas de noms). Ce sont des moyennes, avec de gros chevauchements. Mais ça permet de comprendre pourquoi un même documentaire peut être un point de bascule pour une personne et une simple curiosité pour une autre.
5. Si les abattoirs avaient des murs de verre, c’est pas tout le monde qui serait végétarien
Vous connaissez cette citation attribuée à Linda McCartney “si les abattoirs avaient des murs de verre, tout le monde serait végétarien”. Je pense que ça aiderait, mais ça ne suffirait pas. Ce que nous voyons — une vidéo d’abattoir, une enquête, un témoignage — ne produit pas le même effet chez tout le monde, parce que nous ne partons pas du même endroit moralement et psychologiquement.
Les outils comme Hexaco ou les fondations morales de Haidt aident à comprendre deux choses essentielles :
Pourquoi nous sommes devenu·e·s véganes.
Pas parce que c’était “l’évidence”, mais parce que nos propres fondations (bienveillance, équité, liberté) et certains traits (empathie, ouverture, besoin de cohérence) rendaient le changement difficile à éviter une fois qu’on savait.Pourquoi certaines personnes, même bien informées, ne réagissent pas comme nous.
Parce que d’autres fondations pèsent plus lourd chez elles : loyauté, tradition, autorité, pureté au sens conservateur. Et parce que leur tolérance à la dissonance, leur ouverture au changement, leur attachement aux routines ne sont pas les mêmes.
Ce n’est pas qu’elles “s’en fichent” : c’est plutôt qu’elles lisent l’information à travers un autre filtre moral et émotionnel.
Ça ne justifie rien, mais ça change la manière de s’adresser aux gens : on ne parle pas de la même façon à quelqu’un très attaché à la tradition qu’à quelqu’un déjà très ouvert à l’expérience. Et ça marche aussi dans l’autre sens : si je sais que je suis très ouverte à l’expérience, je comprends pourquoi mes amies trouvent mes plans de dernière minute un peu intenses; si je suis très basse en extraversion, je comprends pourquoi je fatigue vite dans un cocktail.
Bref : se connaître, c’est aussi mieux comprendre les autres. Et comparer vos résultats avec ceux de vos proches peut mener à des conversations vraiment éclairantes.
Tout ça, au fond, nous ramène à une idée simple : tout le monde n’est pas comme nous, et c’est crucial de le savoir. Si on part du principe que l’autre “devrait” voir la même chose que nous, on finit épuisée et amère. Si, au contraire, on accepte que nos cartes morales et nos traits ne se superposent pas, on peut faire quelque chose de plus intéressant : adapter nos stratégies, choisir nos moments, accepter que certains ne changeront jamais… et que ça ne signifie pas que nos raisons sont mauvaises.
6. Comment on nous voit : le miroir social du véganisme
Avant de poursuivre, il faut regarder quelque chose de très simple mais souvent négligé : la manière dont les autres nous perçoivent. Parce que vivre végane dans un monde carniste, ce n’est pas seulement porter un message ; c’est aussi porter une image — parfois inspirante, parfois franchement irritante. Et cette image façonne la manière dont nos proches reçoivent, interprètent ou récupèrent nos choix. On ne parle jamais de véganisme dans le vide : on parle de véganisme à travers ce que les gens pensent qu’un·e végane est.
Une équipe de psychologues américains a voulu cartographier ces perceptions spontanées. Ils et elles ont demandé à des participant·e·s de décrire, en trois mots, des véganes, des végétariens non véganes et des omnivores. Attention, ça fait mal mais c’est fascinant : les véganes reçoivent davantage de qualificatifs négatifs (“extrémistes”, “moralisateurs”, “ennuyeux”, “compliqués”), mais aussi davantage de qualificatifs moraux positifs (“éthiques”, “cohérents”, “compatissants”, “engagés”).
Autrement dit : l’image sociale du véganisme est profondément ambivalente.
On admire nos motivations, mais on redoute nos implications.
On valorise nos principes, mais on redoute le miroir qu’ils tendent.
Cette ambivalence a des conséquences concrètes. Même des personnes qui partagent nos valeurs comme la sensibilité à la souffrance animale et l’inquiétude écologique, peuvent hésiter à adopter l’étiquette “végane”. Non pas parce qu’elles rejettent la cause, mais parce que l’étiquette leur paraît lourde : trop exigeante, trop exposée aux jugements. Elles ont peur d’être perçues comme celles ou ceux qui « compliquent », qui rappellent les enjeux dont on préférerait ne pas parler, des killjoy..
Bref : ce n’est pas toujours la cause qui rebute, ce sont les coûts identitaires associés à l’identité végane.
7. Les animaux sont partout et nulle part à la fois.
Ce qui rend la dissonance cognitive si tenace, c’est aussi la manière dont notre société organise l’invisibilité de la question animale.
Quand on analyse plusieurs décennies d’archives de grands journaux, on constate que des termes comme “spécisme” apparaissent à peine. Dans 40 ans d’archives de grands journaux américains, le mot speciesism apparaît moins de 40 fois ! Pas étonnant que la majorité des gens n’en aient jamais entendu parler et ne voient pas de problème à la domination humaine sur les autres animaux.
Même chose quand on regarde les articles sur le climat : l’élevage industriel est très peu mentionné, et encore moins expliqué comme facteur clé des émissions de gaz à effet de serre ou de l’effondrement de la biodiversité. Une analyse de 1 000 articles sur le climat montre que seulement 7 % mentionnent l’élevage et moins de 1 % expliquent son rôle dans les émissions.
On vit dans un monde où les animaux sont partout – dans nos assiettes, nos vêtements, nos médicaments – mais nulle part dans le discours public dominant.
Cette invisibilité ne concerne pas que les médias; on la retrouve dans nos espaces culturels. Imaginez-vous dans une grande librairie. Où se cachent les essais sur le véganisme et les droits des animaux? Sociologie? Politique? Environnement? Même chose pour les livres de recettes qui sont trop souvent cachés dans “Diètes”.
Les sondages montrent aussi que, pour la plupart des gens, réduire la consommation de viande n’est pas une priorité climatique. Dans une enquête internationale, des mesures comme réduire les déchets, isoler les logements ou changer de voiture sont jugées “très importantes” par une majorité; réduire sa consommation de viande arrive beaucoup plus bas dans la liste, au coude-à-coude avec “réduire le commerce international”. Ce décalage n’est pas seulement de l’ignorance : il est entretenu par le fait que l’élevage reste un angle mort des politiques publiques et de la communication sur le climat.

Le carnisme nourrit le carnisme. C’est normal, naturel, nécessaire et bon de manger de la viande parce que le discours alternatif est complètement étouffé.
Et comme si ce n’était pas suffisant, on a ajouté par-dessus tout ça la guerre des protéines. Depuis quelques années, les emballages, les rayons, les comptes fitness et certains influenceurs “carnivores” saturent l’espace d’un même message : “il te faut plus de protéines”. Le problème, c’est que dans l’imaginaire collectif, “protéines” veut dire “produits animaux”. Quand on demande aux consommateurs ce qui leur vient en tête avec “protéines”, ils répondent d’abord viande, œufs, produits laitiers; les légumineuses, le tofu ou le seitan arrivent loin derrière, quand ils arrivent.
Cette obsession est particulièrement forte chez les plus jeunes, exposés à la culture gym, aux défis “high protein” sur TikTok, aux menus optimisés pour la prise de masse. Le message implicite est simple : “Si tu veux être en forme, courageux, performant, il te faut beaucoup de protéines – donc beaucoup de viande.”
Quand on regarde l’évolution des recherches Google au Québec, on voit les requêtes liées aux protéines augmenter, alors que celles sur le véganisme diminuent. On ne peut pas dire que l’un cause l’autre – corrélation ne veut pas dire causalité –, mais ça raconte quelque chose : la conversation publique se déplace d’un questionnement moral et politique (“faut-il manger les animaux ?”) vers un langage technico-nutritionnel (“ai-je mon quota de protéines ?”). C’est plus confortable, ça se prête bien au marketing, et ça ne remet pas structurellement en cause la place de la viande. En pratique, le message apparemment neutre “protéines = santé” consolide souvent le carnisme.
8. Des raisons d’espérer
Restos qui ferment, marques qui disparaissent. On pourrait croire que tout va mal pour le véganisme. Les vidéos d’ex véganes qui recommencent à manger de la viande sont plus populaires que celles des personnes qui font le véganuary. Pourtant on a plein de chiffres qui nous montrent que le végétal prend ses aises.
Au Québec, entre 2019 et 2023, les ventes de quinoa ont augmenté de 37 %, celles de boissons végétales de 21 %, et celles de protéines végétales d’environ 1,3 %. Les chiffres absolus restent modestes, mais la tendance est nette : de plus en plus de gens, sans devenir véganes, expérimentent, réduisent, ajustent.
Et puis on est pas seul·e·s à se soucier des animaux. Un sondage de World Animal Protection indique que 73 % des Canadien·ne·s trouvent important que le gouvernement adopte des lois plus strictes pour protéger les animaux de la douleur et de la souffrance. Quand on parle d’agriculture, seul·e·s 32 % pensent que les animaux sont traités “humainement” dans l’agriculture, et environ 60 % disent ne pas savoir. Il y a donc une bienveillance largement partagée, une grande ignorance sur la réalité des élevages, et un gigantesque espace de doute. C’est exactement là que le discours végane peut trouver des prises.
Et je pense que ce vide — entre les valeurs déclarées et la méconnaissance du système — crée une opportunité réelle pour combattre le carnisme. Montrer ce qui se passe dans les élevages, rendre visibles les animaux qu’on ne voit jamais, ce n’est pas seulement confronter : c’est combler un manque. On sait que ce n’est pas facile, ni pour celles et ceux qui montrent, ni pour celles et ceux qui regardent. Mais c’est précisément parce que cette réalité est tenue hors champ que le moindre éclairage peut déplacer les lignes.
9. Comment on gère les réactions des autres
Revenons un instant à nous, à nos assiettes, à nos relations et aux chercheuses de Helsinki. Elles décrivent très bien comment se mettent en place les conflits autour de l’alimentation :
d’abord un moment de visibilité (ton lunch végane, ton refus de goûter, ton resto alternatif),
ensuite une pluie de questions et de commentaires (“pourquoi tu fais ça ?”, “tu veux maigrir ?”, “où sont tes protéines ?”),
puis une phase de négociation où tu dois décider comment réagir.
Dans cette phase, on peut grosso modo adopter trois stratégies.
La première, c’est éviter : minimiser la différence, ne pas trop en parler, accepter parfois des petites entorses, laisser couler certains commentaires pour préserver la paix sociale – surtout dans les contextes où on a peu de pouvoir ou peu d’attachement.
La deuxième, c’est challenger : expliquer ses raisons, poser des limites, dire non, remettre en cause certaines idées reçues. Plutôt dans les relations où on espère être entendu·e.
La troisième, c’est normaliser le végétal : cuisiner pour les autres, proposer un resto où tout le monde trouve quelque chose, parler de son alimentation comme d’une évidence, sans se justifier en permanence. Là, l’objectif n’est plus seulement de se défendre, mais de déplacer la norme, petit à petit.
Il n’y a pas de stratégie parfaite. Tout dépend du contexte, du rapport de force, de notre énergie ce jour-là. On ne peut pas être, en permanence, la version la plus pédagogique, la plus patiente, la plus stratégique de soi-même. Mais c’est déjà beaucoup de savoir que ces options existent, qu’on peut consciemment choisir d’éviter, de challenger ou de normaliser plutôt que de se sentir simplement submergé·e.
Et même si, dans le quotidien, on a parfois l’impression d’être l’unique végane dans un océan de carnistes, nous ne sommes pas seul·e·s. Même si c’est parfois difficile, faut se rappeler que les tendances de consommation, les sondages sur les valeurs, l’augmentation des options végétales montrent un mouvement plus large de transformation alimentaire. Nous sommes une minorité, mais dans un contexte qui bouge.
10. L’effet différé des actions militantes
Reste une question : est-ce que ce qu’on fait a un impact réel, ou est-ce qu’on se complique juste la vie? C’est une interrogation que chaque véganes finit par avoir — et c’est là qu’il faut dire merci à Markus Ostarek, chercheur à l’Université de Glasgow, et à ses collègues, qui viennent tout juste de publier une étude offrant enfin une piste de réponse solide.
En avril 2023, Animal Rising a mené une action spectaculaire au Grand National, une des plus grandes courses de chevaux du Royaume-Uni. Des militant·e·s ont escaladé les clôtures pour tenter d’entrer sur la piste et retarder le départ de la course, ce qui a provoqué quinze minutes d’interruption et plus d’une centaine d’arrestations. Le but : rendre visible la souffrance des chevaux et dénoncer leur exploitation comme divertissement.
Est-ce que ça marché? C’est précisément là qu’intervient l’équipe d’Ostarek. Ils ont interrogé environ 2 000 personnes avant, juste après, puis six mois après la manifestation. À chaud, les réactions étaient plutôt négatives — plus d’hostilité envers les véganes, plus de soutien à l’usage des animaux dans le divertissement. Le backlash classique. Mais six mois plus tard, tout ça s’était évaporé. Et surtout, on observait un léger déplacement global vers davantage de compassion pour les animaux et plus de soutien à des mesures de protection.
Les actions de terrain, même quand elles provoquent du rejet immédiat, peuvent donc avoir des effets positifs à long terme. Le choc émotionnel s’estompe, la réflexion reste.
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On peut faire l’hypothèse que quelque chose de très similaire se joue dans nos vies personnelles. L’oncle qui soupire quand un rôti Gusta arrive sur la table, le collègue qui plaisante sur un lunch végétal, la mère qui répète que “c’est compliqué de cuisiner comme ça”, le chum ou la blonde qui continue d’acheter du fromage : peut-être que ces personnes ne changeront pas demain et qu’elles vont même se reprendre une deuxième part de jambon. Mais peut-être aussi que, dans quelque temps, elles mangeront un peu moins de viande, soutiendront une réforme, signeront une pétition, ou auront simplement un réflexe différent devant la souffrance animale — en partie parce qu’une personne végane a croisé leur vie à un moment donné.
Être végane dans un monde carniste, c’est parfois accepter d’être celle ou celui qui pose la question au mauvais moment, qui met le doigt sur ce que tout le monde préfère éviter, qui devient sans toujours le vouloir un miroir un peu gênant. Ce n’est ni glorieux ni confortable. Cela ne demande pas d’être héroïque en permanence. Mais cela rappelle que ce qu’on fait, ce qu’on incarne est important et peut avoir des effets bien au-delà de ce qu’on perçoit sur le moment.
Un gâteau pour rassembler
Avec la préparation de cette conférence, je n’ai pas eu beaucoup de temps pour cuisiner mais j’ai quand même fait non pas une mais deux fois ce délicieux gâteau à l’huile d’olive avec un glaçage de tahini de Food 52 pour des soupers d’ami·e·s. Préparer soi-même un gâteau, c’est vraiment une bonne façon de montrer aux personnes qui nous sont chères - véganes ou pas - qu’on les aime.
Alexia Renard vient de soutenir une thèse en science politique sur l’engagement des adolescents et adolescentes dans le véganisme et l’antispécisme au Québec. Elle devrait être disponible ici dans quelques mois.
Pour aller plus loin, jetez un oeil au chapitre 3 de Voir son steak comme un animal mort de Martin Gibert (Lux, 2015). J’ai aussi tout un Substack sur la dissonance cognitive juste ici.










Tu es admirable de précision, de persévérance et de cohérence. On pourrait appliquer cette démonstration à « ne plus prendre l’avion » ou « être l’écolo de service » etc… ça provoque autant de malaise. Bravo pour cette conférence! Merci pour tout cela. 🙏🏻
Superbe présentation, claire, pédagogique, les graphiques sont très parlants. Merci ! (Je m'attendais à un graphique sur l'orientation à la dominance sociale dans la lignée des autres :-) )